DEEP TIME : Gabriel Leger
L’une après l’autre, les pièces du jeu sont reprises.
Elles seront relancées, autres et les mêmes, de la même façon et différemment.
Jean-Daniel Pollet, Méditerranée
Avec DEEP TIME, on croit retrouver le passé ; des objets antiques,
hors d’usage, se raniment, se rallument, reprennent vie sous nos yeux,
comme si des mains amies se tendaient de nouveau par delà la mémoire, entre les vivants de ce siècle et ceux des temps révolus. Avec cette nouvelle exposition, qui a pour trame générale l’antiquité méditerranéenne, et plus particulièrement l’Égypte, Gabriel Leger continue son dialogue ininterrompu entre les époques, nous nourrit de ses fantasmes d’archéologue en nous faisant monter dans le manège le plus grand, le plus fou, celui du temps cyclique, grâce auquel jamais
rien ne meurt vraiment.
DEEP TIME propose de voir autrement les soi-disants « antiquités », par un déplacement dans un contexte nouveau ou un réveil de leur fonction première: une lampe à huile à rallumer, un moule pour des moulages, du blé pour être consommé. Loin des musées où ces objets figureraient sous vitrine, ici invite est faite à les regarder différemment, à la faveur du geste artistique qui les a recouverts d’une nouvelle couche temporelle en les faisant réapparaître dans le présent.
Ainsi, pour l’œuvre éponyme Deep Time, l’artiste relance une vaste production d’amulettes à partir de deux moules authentiques (Égypte, Basse Époque), et avec une terre semblable à celle qu’utilisaient les égyptiens. Les deux amulettes (un scarabée et un personnage à tête de faucon, symboles du soleil du matin et de midi) sont agencées
dans une grande installation qui s’offre au déchiffrement, comme des signaux lancés magiquement du passé, entre texte hiéroglyphique et table astronomique.
Pour Ἓν τὸ πᾶν, à partir d’un blé égyptien du III e s. ap. J-C, Gabriel Leger a brassé une véritable cuvée de bière antique, une première. Grâce aux compétences d’un céramiste* pour réaliser les bouteilles et avec le soutien d’un brasseur **, les graines, dans « leur entêtement à murir »1, accomplissent finalement leur destin. C’est, à des millénaires de distance, la victoire osirienne sur la mort qui se refermente en bouteille. Et l’on se surprend à rêver que cette bière, si l’on osait la boire, étancherait notre soif de connaissance.
Dans Lampes que le temps allume, une lampe à huile antique a été rallumée devant une plaque de laiton poli, marquant le métal d’une traînée noire, seul témoin de ce qui a été. Si le feu est la présence transcendante du sacré, la fumée serait ainsi le vestige de la prière. Une prière humaine, trop humaine, de celui qui ne laisse finalement que des traces.
Cette lampe, « conscience de la nuit » 2, est à mettre en regard avec les brûlures solaires de Sunshine Recordings, cicatrices indélébiles du passage du soleil sur une journée entière, enregistrées par Gabriel Leger en Égypte sur des photographies de vestiges de temples et de statues.
Le lien recherché avec le passé est peut-être cette empreinte laissée par le soleil « sans cesse nouveau continûment » 3, à la fois le même que nos ancêtres ont vu, et toujours un autre. Ou est-ce tout simplement notre visage, reflété dans une coupe antique grecque remplie d’eau (Quoi? L’éternité), où l’on se penche comme devant le puits de la Pythie, perplexe de ce que l’on pourrait y trouver.
DEEP TIME est la revanche de celui qui voulait toucher les statues et ouvrir les vitrines. Refuser l’immuabilité de l’artefact muséal, c’est ce qui est donc ici proposé, dans un élan d’anti-vanité, dos au « memento mori ».
Il a fallu dissoudre les cristaux qui transforment les objets en points fixes, intouchables. Sans doute pour en faire de nouveaux fétiches, mais qui seraient vivants, réactualisés par le geste de l’artiste, remettant les mains dans la terre, retrouvant le soleil enfin.
Ainsi parés, nous pouvons voir le temps venir avec plus de sérénité, car nous avons retrouvé nos racines, notre centralité. À rebours du film de Chris Marker, La Jetée, où l’on voit l’humanité du futur tendre à celle du passé la pile d’énergie qui lui permettra de survivre, ici c’est le passé qui nous donne la possibilité d’affronter l’inconnu. Comment ? Par le toucher, par la poésie, par des coups d’ailes.
* Sylvain Berst
** Arthur Farina, Brasserie BAPBAP (Paris)
1 Aimé Césaire, Chemin
2 Edmond Jabès, Deux poèmes de l’amitié en deuil
3 Aristote, Météorologiques II, 2
-
Gabriel Leger, # 13 "Osiris ressuscitant, 26e dynastie Saqquarah", 2018 -
Gabriel Leger, # 16 "Zangaki N°951 Thèbes Tableau dans le tombe de roi N°15" (sic), 2018 -
Gabriel Leger, #2 "Deir el Bahari, XVIIIth Dynasty", 2018 -
Gabriel Leger, #6 "Scribe de Saqquarah" Ve dynastie, 2018

