Fatrasie: Victor Garel
C’est la foire d’empoigne chez des bureaucrates en costume-cravate. Vêtus de subtiles variations de noir, le visage bleu, ils s’invec- tivent pour une feuille de salade. Elle – la feuille de salade – gît dans une assiette de porcelaine comme un canard laqué. Des yeux sans visages observent cette scène kafkaïenne. Dont la seule issue est sans doute la sortie de secours, verte comme la salade. Victor Garel est presque un autodidacte en peinture. Après quelques années d’errance fertile, il a pris le chemin de la fac en histoire de l’art. Il avait toujours dessiné. Il est parti pour l’Ecosse parfaire sa pratique dans un Master à la Glasgow School of Arts.
Assidu visiteur des musées et des bibliothèques, il raconte sa ren- contre avec la création contemporaine par sa découverte de l’œuvre de Louise Bourgeois. Âgé de 15 ans à peine, il est frappé par l’univers domestique à la fois direct et violent qui émane de ses sculptures, de la figure maternelle incarnée par les araignées monumentales. Aujourd’hui, ses images arrivent sur ses toiles très intuitivement, à peine filtrées par quelques croquis dans un carnet. Les visages des personnages ressemblent à ceux des icônes, identiques aujourd’hui à ce qu’elles étaient il y a plusieurs siècles. C’est cette permanence des images qui fascine Victor Garel. Depuis un cours d’histoire de l’art byzantin, il a décidé de les collectionner – une autre façon pour lui de renouer avec un souvenir d’enfance.
Ses grandes compositions sont souvent énigmatiques. Dans l’une d’entre elles, une figure debout – un Écossais en kilt – semble attendre que se calme le désordre à ses pieds. Un personnage déborde d’une maison sur son dos. Un autre, marcheur décidé, tire une raie par la queue, clin d’œil à Chardin ou à une anecdote de pêche en Bretagne. La tête à l’envers, l’un d’eux tente de voir son voisin furieusement pendu à un téléphone rouge des années 1980. Tandis qu’un boxeur aux poings de Shiva tente désespérément de cogner les avions-oiseaux qui tour- noient dans le ciel, devant un énorme paquebot menaçant, entouré d’un halo de lumière bleutée. La scène est tendue, comme dans cette autre toile dans laquelle un pantin de cheval portant trois cavaliers est véhiculé par trois humains dont on aperçoit les souliers cirés. Ils avancent dans une jungle qui ressemble à celles d’Henri Rousseau. Un personnage penché par une fenêtre, inspiré par une scène de Piero Della Francesca, tente de voler son chapeau (de Pierrot) à un autre garçon dont les pieds s’enfoncent dans la terre. Des masques de car- naval et un drôle de chien aux yeux électriques disent la mascarade.
Plus proche de l’esthétique de Fernand Léger, des parapluies ouverts sur leurs têtes ou repliés à leurs pieds, des personnages semblent jongler avec des soleils rouges. Des soleils égyptiens ?
Devant un ciel parsemé de petits nuages blancs, ces personnages attendent peut-être un rituel indéterminé entre des cheminées d’usines. A gauche, les uns sont tranquilles. A droite, c’est la tour- mente. Des toiles de petit format se sont échappé de ces champs de bataille : un panier d’œufs, un rat qui escalade un personnage endormi sous sa couette, une chauve-souris pendant du plafond, un chat qui les observe.... Une pie a fait son nid avec des clous. Un peintre à son chevalet reçoit un coup de poing venu du ciel devant un rideau rouge de théâtre. Des ciseaux sont appuyés sur un menhir, avec un œuf de caille devant lui – en breton œuf se dit « vie », précise-t-il.
Parmi les œuvres de ses débuts, rapportées de Glasgow, une toile dont la composition rappelle de près une œuvre de Dana Schutz, concentre un grand nombre de ses influences et de citations de ses maîtres comme Giotto, Philip Guston ou Nico Pirosmani. Enfin, dans un dessin de grand format qui dit beaucoup de son univers, un homme est triste car il voudrait mettre ses chaussures mais il n’a pas de pieds. La théière d’Alice est chevauchée d’une maison. Quatre couteaux ont été plantés à l’arrière-plan. Un poisson flotte, mais pas assez pour faire régner la sérénité.
Anaël Pigeat

