MISS WITHOUT PAPERS: Evangelia Kranioti
Evangelia Kranioti se rend pour la première fois au Liban en 2015, juste après avoir réalisé une série de photographies dans le camp de réfugiés de Moria à Mytilène (île de Lesbos, Grèce). À Beyrouth, son enquête aux confins d’une Méditerranée gangrénée par le drame de l’exil l’amène à découvrir une micro société invisible : des immigrées issues de communautés philippine, chinoise, éthiopienne ou sri-lankaise, se retrouvent piégées par un système opaque de domesticité, connu sous le nom de kafala. Une fois engagées comme bonnes, cuisinières, vendeuses, coiffeuses ou masseuses, visas et permis de travail leur ont été confisqués, leur rendant impossible de se déplacer librement dans et hors du pays. Subissant des conditions de vie précaires, elles sont particulièrement vulnérables aux abus de cet esclavagisme décomplexé, et quasi mafieux. Aux yeux de celle qui a également fait des études de droit à Athènes, ces femmes sous emprise deviennent un bloc de réalité à partir duquel elle construit un récit visuel envoûtant, guidée par l’intuition que la chair marquée des clandestines fait écho aux plaies défigurant les murs de la mégalopole libanaise, abîmée par des décennies de guerres et de crises.
De retour à Beyrouth en 2018 puis en 2019, Evangelia Kranioti décide de mettre en scène Darling, Sara, Kalkidan et les autres dans une aventure photographique inédite, soucieuse et déterminée à placer ces marginales au centre du cadre. Profitant de leurs rares sorties dominicales, elle les transforme en Miss d’un jour (ou plutôt d’une nuit) : « Miss Without Papers », « Miss Immigration » ou « Miss Foreign Worker », indiquent leurs écharpes conçues pour le projet par des artisans locaux, avec un esprit de décalage assumé par l’artiste.
Souvent capturée entre chien et loup, au moment où le ciel rose devient particulièrement irréel, l’ambiance méditerranéenne disparaît au profit d’un climat de science-fiction, comme si les quartiers les plus populaires de Beyrouth (Dora, Nabaa, Bourj Hammoud) s’étaient transformés en villes imaginaires et scintillantes, répliques anamorphosées de Manille ou d’Addis-Abeba. Néons et billboards géants, projettent sur les buildings semi désaffectés cette lumière verte-fuchsia artificielle, qui déconstruit l’architecture au profit d’un pur espace mental. De ce qu’elles ont traversé, ces femmes ont beaucoup à nous raconter, tout en demeurant ces modèles silencieux qui nous observent. Car, dans cet avatar contemporain de Babel, tout peut être dit, même sans les mots.
Ces ladies for a night somnambules errent dans cette ville pleine de bruit et de fureur, d’absurdité et de violence. Et si c’est la solitude qui se dégage d’abord de ces portraits, il est un détail qui finit par faire changer notre perception : quasi toutes s’agrippent à leurs téléphones portables dont la vibration électronique illumine discrètement leurs visages de madones. Ces smart phones sont pour elles de véritables talismans. Incarnant ce lien constant avec la famille et le pays des origines, ils se retrouvent au cœur de l’image comme au cœur d’une galaxie émotionnelle et portative. Lors de son troisième voyage, Evangelia Kranioti a choisi de photographier ces femmes en éternel déplacement, dans une voiture. Entre deux banlieues. Entre deux mondes. Entre deux identités. Ces véhicules deviennent le symbole paradoxal de leur réclusion et de leur libération, le point d’orgue où rêve et réalité, peur et extase se mélangent, sans qu’on ne sache plus les différencier.
Celles qui ont d’ordinaire tout à cacher exhibent alors dans cet espace protégé leur histoire et leurs trophées au cœur du chaos urbain : parkings labyrinthiques, champs de ruines promis aux promoteurs immobiliers ou supermarchés Big Sale, symptômes d’un consumérisme outrancier. Toutes ces femmes ont en commun de défier l’objectif de la caméra, et à travers lui le spectateur dont elles appellent non pas la compassion, mais une résonance. Leur regard interrogateur, souvent frontal, parfois latéral, semble réclamer cette (radicale) bienveillance que la kafala a tenté d’oblitérer. En marge des manifestations qui secouent le pays en crise depuis 2018, le temps d’une séance photo organisée envers et contre tout, presque en clandestinité par Evangelia Kranioti, dont la pratique de cinéaste et de vidéaste (Obscuro barroco, 2018 et Exotica, erotica, etc., 2015) se perçoit aussi ici, les Miss s’abandonnent tout entières à leurs idéaux et acquièrent une dignité perdue.
Matthieu Orléan
-
Evangelia Kranioti
MISS LOVE 2018, 2018
-
Evangelia Kranioti
MISS ELEGANCE, 2018
-
Evangelia Kranioti
MISS WITHOUT PAPERS, 2018
-
Evangelia Kranioti
MISS ETHIOPIA, 2018

