PHALÈNE : Djabril Boukhenaïssi
La phalène comme perle, la phalène comme irruption dense et fragile – danse – de vie. Apparition, disparition, mouvement binaire, comme le battement de ses ailes. Comme le sac et le ressac des Vagues aussi. Que voir dans ce battement ? Qu’entendre dans cette « voix de la mer » ? La répétition du Même, ou bien davantage « la mer toujours recommencée » qui propage ses ondes, et jusqu’où ?
Comme les vagues « se rassemblent, basculent et retombent », le temps s’écoule, goutte à goutte, écoulement régulier, uniforme, lisse, répétition sans différence. Mais parfois, tout soudain prend forme, celle d’un instant, d’un moment où « tout » nous semble se concentrer, où tout nous paraît se rassembler. L’intensité d’un « moment d’être » avec d’autres êtres, comme l’intuition d’une totalité de joie qui n’a pas figé les mille et un mouvements de vie, ces ondes si douces qui ont donné à ce temps d’un séjour dans le Perche, pour nous qui étions les invités de Djabril Boukhenaïssi, cette vibration mémorable sans jamais l’avoir voulue telle au moment de la vivre, dans une légèreté allègre, où rien ne pesait ni ne posait : être accueilli, se réunir, se trouver là mais surtout se trouver bien, partager un repas, vaquer, rire, lire, jouer, s’allonger au soleil, veiller, parcourir la campagne le temps d’une promenade, regarder un paysage, regarder les tableaux. Et, mais nous ne le savions pas, être regardés par Djabril. « Le temps fait tomber sa goutte », mais elle s’est alors faite pour nous promesse de tenir, retenir en elle ce temps singulier, au moment même pourtant où tremble l’imminence de sa dispersion, son évanescence, au bord d’être et de ne plus être. Deux, trois jours ont passé, et ç’aurait pu n’être que le goutte à goutte ordinaire du jour qui vient après l’autre, scansion faible, comme c’est le plus souvent que nous les vivons, sans les sentir vivre en nous, perpetuum mobile indifférent, nous comme lui, et « des miettes de nous-mêmes se dispersent. » Deux, trois jours de ce printemps, dans la maison et l’atelier de Djabril Boukhenaïssi ont passé, mais une goutte de temps s’est formée non pour disparaître : en elle nous avons vécu ; elle nous a rendus plus vivants, nous a peut-être permis de ressentir le « sentiment de l’existence » en une effusion sans effusions, simple, douce, dense. Forme mouvante mais close, close mais mouvante, membrane, bulle, elle nous a embrassés, comme nous l’avons embrassée dans sa brièveté. Vint le départ, et le silence de se refermer sur notre passage éphémère. Mais cette goutte de temps aura été de celles qui se déposent en nous, et prennent la consistance d’une perle, immatérielle, invisible en notre intériorité émue.
Ce sont les tableaux de Djabril Boukhenaïssi ici présentés qui auront pris le soin de la re-susciter, en retrouvant ses nuances absentes à nouveau visibles et plus encore présentes, en un mot, sa vibration sensible protéiforme et pourtant une, fondue comme en une certaine lumière, en une certaine couleur, en une certaine inflexion ou tonalité, sans jamais que cette unité ressentie ne vienne réduire sa multiplicité. « Fixer l’instant dans une ultime tentative » dit l’une des voix des Vagues, tout « comme » le font les tableaux de Djabril Boukhenaïssi, qui s’efforcent à la promesse de rassembler le multiple sensible mouvant3 de ce qui a été dans le temps et l’espace, en l’unité d’un tout autre espace, celui, limité, de la toile, qui doit trouver pourtant à se dé-limiter pour qu’en elle reparaisse tout ce qu’elle n’est pas, la vibration des et du temps, plus encore sans doute, de la durée, son bruissement, son tremblé, sa profondeur, son grain (l’utilisation si singulière du pastel par le peintre venant cerner dans un poudroiement les contours de formes-membranes, estompées, ouvertes, mouvantes, discontinues, fugitives à l’image de ce que « nous » sommes, et que semblent si bien (in)définir ces mots de Bernard dans Les Vagues : « Nous sommes bordés de brume. Nous sommes un territoire sans substance. » ; les choses et les êtres tremblent parce qu’ils ne sont pas encore, et par ce qu’ils ne sont plus, en passe d’être, en passe de n’être plus) en somme les intensités de cette durée, apparues, disparues sans l’être, mais bien irréellement réapparues sur la toile peinte.
« La phalène peut entrer »4…
L’on n’aurait rien dit de ces jours passés avec Djabril Boukhenaïssi chez lui si l’on ne rapportait pas cette circonstance… élective ? : par une soirée de ce printemps, une phalène de grande envergure vint tout soudain cogner la fenêtre de la salle où nous nous tenions, à l’identique ou presque de la scène rapportée par Vanessa Bell à sa sœur Virginia en mai 19275, et qui fit sur cette dernière une impression si vive qu’elle innervera toute la rédaction des Vagues… Le vol ce soir-là par la fenêtre de cette phalène, qui plus est que Djabril déposa entre les mains d’une petite fille prénommée Clarissa, saisie par la solennité de cet instant si fugace, rythmé par le battement régulier et serein des ailes, comme celui d’une respiration, semble condenser peut-être ce qu’il aura entrepris de peindre : déposer dans la main ouverte de la toile l’éphémère envol d’un moment, de ce moment où l’apparition d’un papillon woolfien aura oscillé dans nos esprits entre dispersion purement hasardeuse, et troublante onction symbolique… Comme la fragile possibilité sinon de faire sens, au moins de faire un signe. A wave.
1_ trad. de l’anglais pas C.-M. Huet et M.-A. Dutartre, Paris, Stock, 2008
2_ trad. de l’anglais par Cécile Wajsbrot, Paris, Le bruit du temps, 2020
3_ « Nous n’avons sous les yeux, à bien les regarder, que des choses mouvantes : le monde est le mouvant. Mais comment connaître les mouvements mêmes du mouvant ? Il semble que Bergson nous mette face à une contradiction : d’un côté, il faut renoncer à penser le mouvement en termes discontinus, cesser de réduire le mouvement à des « instantanés » ou à des « immobilités juxtaposées » ; d’un autre côté, la saisie du mouvement – l’intuition, l’image – ne se fait que sur le mode du « vague » et « surtout du discontinu ». Notre pensée, écrit bien Bergson, n’éclaire le phénomène que comme « une lampe presque éteinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants à peine ». L’intuition capte le mouvant pour autant que, comme lui – puisqu’elle est immanente –, elle passe, telle un papillon, apparaissant et s’ « évanouissant » presque aussitôt dans le ciel opaque de l’intelligence humaine. » G. Didi-Huberman, Phalènes, Essais sur l’apparition, 2, Paris, Les Éditions de Minuit, 2013.
On peut songer ici également aux mots de Henri Michaux dans « Dessiner l’écoulement du temps » in Passages (1950) :
« … Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et, dans l’intime, accompagne tout ce qui se présente du dehors comme du dedans.
Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. Ou encore, en plus restreint, ce qui apparaît lorsque, le soir venu, repasse (en plus court et en sourdine) le film impressionné qui a subi le jour. »
4_ V. Woolf, Journal, 23 juin 1929
5_ Le 3 mai, Vanessa avait écrit à Virginia de Cassis une lettre où elle rapportait la venue d’une gigantesque phalène cognant la vitre et les efforts de R. Fry et de D. Grant pour la capturer. Le 8 mai, Virginia répond : « À propos, ton histoire de phalène me fascine tellement que je vais écrire quelque chose. J’ai passé une heure à ne penser qu’à toi et aux phalènes après ta lettre. »
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Djabril Boukhenaïssi
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