Éclipse

Éric Manigaud, Exposition collective, Drawing Lab, Paris

Dans le cadre du Bicentenaire de la photographie, le Drawing Lab, laboratoire d’expérimentation et de diffusion du dessin contemporain, propose une exposition collective mettant en lumière les liens entre photographie et dessin.

 

 Alors qu’en 1826 Nicéphore Niépce invente la prise de vue photographique, son contemporain Henry Fox Talbot pense également avoir découvert, avec la photographie, un « crayon loyal », capable de saisir naturellement l’écriture des ombres et des lumières. Il nomme également « dessins photogéniques » les photogrammes, impressions sensibles obtenues par contact direct, prémices de la photographie comme processus de fixation et d’occultation momentanée de la lumière.

Si aujourd’hui la photographie est reconnue comme l’un des grands médiums artistiques, cette exposition collective entend montrer les dialogues étroits quelle entretient avec le dessin contemporain, sous toutes ses formes, et comment celui-ci se développe et se réinvente singulièrement à l’ombre de cette invention bicentenaire.

À l’ère où la photographie et la post-photographie sont à l’origine de la majorité des images, certains dessinateurs entretiennent avec ces images-sources une proximité troublante, jusqu’à la réplique ou la traduction la plus fidèle. Ils élaborent ainsi des dessins d’une incroyable photogénie, suscitant le doute quant à leur nature graphique ou photographique. Mais pourquoi « perdre » autant de temps à redessiner un instantané ? Le transfert de l’image photographique en dessin relève avant tout d’un processus de mise au jour : le document devient une véritable surface d’exploration à scruter, à fouiller en profondeur, à « transmuter », selon Jean Olivier Hucleux. Si le dessinateur tend à s’effacer dans l’opération de restitution de l’image, il révèle et intensifie les indices du photographique — détails, grain, texture, surface, matérialité, fragilité — tout en chargeant l’image d’une nouvelle durée et tactilité. À travers une œuvre historique de Jean Olivier Hucleux et d’autres œuvres plus récentes (Daphné Nan Le Sergent, Mireille Blanc, Éric Manigaud, Célia Muller), l’exposition entend rendre sensible ce « devenir graphité de l’image », pour reprendre l’expression de Jean-Christophe Bailly à propos du passage au dessin.

L’image photographique peut également s’éclipser à travers divers processus de transposition graphique : floutage (Léa Belooussovitch), transcription « à l’aveugle », superposition, association ou confrontation (Fabienne Ballandras). Ces déplacements visuels suscitent de nouvelles mises au point et distances focales, des brouillages perceptifs —jusqu’à l’illisibilité ou l’abstraction— et ouvrent des points de vue critiques à partir d’images photographiques notamment médiatiques — « photo-choc », issues du photo-reportage, mais aussi des légendes des photographies. Le dessin leur confère ainsi de nouvelles matérialités, visibilités et temporalités.

Par ailleurs, en présentant des dispositifs photo-graphiques complexes (les photogrammes incandescents de Nicolas Daubanes, une installation interactive de Jérémie Setton au sein de laquelle le spectateur révèle doublement l’image ou encore les œuvres photosensibles de Pascal Navarro qui apparaissent progressivement), l’exposition explore par le dessin les principes fondateurs de la photographie : image latente, révélation, fixation, reproductibilité, réversibilité négatif/positif, photosensibilisation, empreinte. À travers ces œuvres expérimentales, le dessin devient alors lui-même photographique.

 

Pièce historique, œuvres emblématiques et expérimentales, productions inédites et installations réactivées pour le Drawing Lab composeront ainsi un parcours d’œuvres qui se font écho, à travers trois axes « Devenir graphité »,« Mises au point » et « Image latente ». Dans l’exposition Éclipse, le dessin se dévoile ainsi à l’épreuve de la photographie.

 
 
Anne Favier
Commissaire de l'exposition
25 septembre 2026 — 3 janvier 2027