L'EXTASE DOIT ÊTRE OUBLIÉE : Evangelia Kranioti
Depuis plusieurs années, Evangelia Kranioti développe une pratique artistique qui mêle documentaire et fiction.
« Fortement ancrée dans l'anthropologie et la littérature, Kranioti trouve les points de départ de ses œuvres dans des histoires anonymes ; son exploration de l'intime l'a menée de sa Méditerranée natale à des ports tropicaux, traçant ainsi une cartographie unique du désir et de l'errance.
"Je suis hantée par mes fantômes, par tout ce qui est mythique, fantastique et gigantesque"*
Son nouveau film, Obscuro Barroco, a été tourné à Rio de Janeiro pendant les Jeux Olympiques de 2016. Sur fond de carnavals, de fêtes et de manifestations, le projet retrace les parcours oniriques de deux protagonistes contrastés : un clown introverti et un travesti flamboyant.
Au milieu de l'obscurité euphorique des festivités, la labyrinthique "Cidade Maravilhosa" devient le décor d'une exploration mobile des processus de métamorphose, des questions de genre et des revendications pour l'égalité des droits.
Durant une année, Kranioti s'est immergée dans la réalité de la ville afin d'offrir un aperçu des contextes sociaux et politiques entremêlés qui sont censés être suspendus en période de carnaval. Son film offre un écho subtil à la profonde ambivalence qui traverse la société brésilienne, témoignant à la fois de la violence de l'exclusion sociale et des désirs de changement. En suivant le chemin errant du clown et les pas de Luana Muniz, figure emblématique des milieux transgenres cariocas, Kranioti nous entraîne dans un voyage initiatique où se joue un va-et-vient constant entre le corps et le corps politique.
Son installation El éxtasis debe ser olvidado tire son titre du roman de Clarice Lispector Agua Viva, une référence importante pour le projet brésilien de Kranioti, et sert de complément à Obscuro Barroco : l'installation présente une double projection qui reconfigure l'arc narratif du film dans l'espace.
Pour cette installation, Kranioti a créé un nouveau montage qui redistribue les plans et les séquences du film afin d'en révéler la structure stratifiée. Ce faisant, elle fait émerger une dimension plus organique et immersive, tout en mettant en évidence les tensions et la violence cachées juste sous la surface de ses images.
Du Sambodrome aux barracões déserts, des carnavals de favelas aux manifestations politiques, ce qui émerge est une ville purgatorielle animée par un mouvement perpétuel et instable.
"J'atteins le réel à travers le rêve (...) une autre réalité, rêvante et somnambule, me crée."
Avec Obscuro Barroco, Evangelia Kranioti poursuit son exploration de la complexité des émotions humaines et des imaginaires qu'elles peuvent susciter. Porté par le besoin d'aller vers l'autre pour transfigurer le réel, son travail met en œuvre une forme de surréalisme ethnographique.
À travers les espoirs de métamorphose et les mystérieuses errances urbaines de ses personnages, des soulèvements populaires au clair-obscur fantasmagorique de ses images, Evangelia Kranioti navigue entre l'intime et le politique dans une sorte de rêve hybride où une autre réalité prend forme. »
Yannick Langlois
*Citations d'Evangelia Kranioti, Obscuro Barroco, extraites du roman de Clarice Lispector, Agua Viva.

