L'Alambic cosmique de la métamorphose: Kokou Ferdinand Makouvia
HABITER L’INVISIBLE
Chez Kokou Ferdinand Makouvia, l’œuvre s’élabore comme un espace d’attention. Un espace où la matière n’est jamais inerte, mais traversée par des mémoires, des forces et des temporalités multiples. L’art n’y apparaît pas comme un objet autonome, mais comme une relation active à la terre, aux gestes, aux corps et aux lieux.
Né au Togo, l’artiste grandit entre plusieurs mondes : celui de la ville et celui du village, celui d’une éducation chrétienne et celui, plus souterrain, des pratiques animistes observées sans toujours être expliquées. Très tôt, il comprend que certaines choses ne se disent pas mais se vivent. Les silences imposés, les gestes ralentis, l’attention portée aux sols, aux arbres, aux objets façonnent une perception aiguë de l’espace. « L’espace devenait quelque chose qui te prend à l’intérieur, dont tu ne peux pas te détacher », explique-t-il. Ces expériences fondatrices nourrissent depuis sa manière d’habiter le monde.
La matière comme langage
Le dessin s’impose d’abord comme un langage instinctif. Puis viennent la sculpture, l’assemblage, la terre, le métal, les fibres, la céramique. Les matériaux ne sont jamais convoqués pour leur seule qualité plastique, mais pour ce qu’ils contiennent : mémoire, énergie, capacité de transformation. Cette approche évoque la pensée de Gaston Bachelard, pour qui la matière est un « rêve » à déchiffrer, une poésie latente. Travailler la matière revient alors à entrer en conversation avec elle. « Je ne fabrique pas vraiment, je suis plutôt en communication », précise le sculpteur. Le geste se construit dans l’attention, laissant place à l’observation, à l’attente, à ce qui advient. L’artiste ne cherche pas à imposer une forme, mais à révéler une présence.
Composer, ritualiser, réparer
Kokou Ferdinand Makouvia compose avec la matière comme un musicien avec des notes. Certaines œuvres sont réalisées en collaboration avec des artisan.es de son village au Togo, inscrivant le travail dans une dimension collective et située. Les formes assemblent des éléments apparemment contradictoires, le lourd et le léger, le brut et le travaillé, le sacré et le profane, sans jamais les hiérarchiser.
Son travail s’inscrit dans une réflexion profonde sur la dimension spirituelle de la matière, encore présente dans certaines cosmologies africaines mais largement évacuée par les sociétés contemporaines. La terre, le bois ou le métal y possèdent une valeur équivalente, une puissance propre. À travers des installations, des structures modulaires ou des dessins, l’artiste convoque la notion de rituel, non comme reproduction de gestes anciens, mais comme une manière de réactiver ce qui a été enfoui. « Il faut écouter ce qui existe encore, même si c’est noyé dans le prestige ou l’oubli », confie-t-il.
Une traversée des formes et des matières
Dans l’exposition L’Alambic Cosmique de la Métamorphose, cette approche prend une forme immersive et incarnée, où l’artiste déploie une grande diversité de matières et de supports, du métal à la céramique, de la toile au dessin. Dès l’entrée, l’installation Aze Ze Ame Adre, Les sept vases de la sorcellerie (2024), composée d’éléments en céramique, déploie un ensemble de principes qui relèvent à la fois d’un savoir initiatique et d’une structure critique, interrogeant la fabrication des récits et des systèmes de pensée. Le parcours se poursuit à travers de grandes toiles jaunes qui accompagnent l’ascension vers l’étage. Baignées d’une lumière solaire, elles instaurent un passage perceptif où les figures, parfois renversées, troublent les repères et engagent le corps dans une expérience instable, comme si le visiteur évoluait au cœur même d’un processus de mutation.
À l’étage, Temporary Exposure (2022–2024), dessin monumental de neuf mètres de long, se déploie comme une traversée ininterrompue. Par un réseau de lignes et de formes en expansion, l’artiste y inscrit une gestualité intense, proche d’un état de transe, où le corps devient un médium de circulation entre différentes strates de perception. L’œuvre fait émerger des correspondances entre ce qui se donne à voir et ce qui échappe, laissant affleurer une trame plus souterraine de relations. Les sculptures Des Coups et des Nœuds (depuis 2018) prolongent cette réflexion dans la matière du métal. Issues d’un travail de forge physique et répétitif, elles cristallisent gestes, contraintes et intensité corporelle, donnant forme à des tensions à la fois intimes et collectives. L’exposition se déploie ainsi comme un terrain de circulation et de métamorphose, où chaque œuvre initie le passage et invite à reconfigurer sa perception du monde.
Seuils et passages
Les œuvres prennent souvent la forme de structures ouvertes, de modules dont l’équilibre demeure volontairement instable. Elles évoquent des seuils, des zones de passage, sans jamais imposer de narration linéaire. Le spectateur n’y est pas simple regardeur : il est invité à ralentir, à se situer, à éprouver l’espace. « La matière a peut-être le même mouvement que nous, mais à un autre rythme », suggère l’artiste.
L’exposition s’inscrit dans cette dynamique. Elle ne cherche ni à illustrer un propos ni à imposer une lecture unique. Elle propose un espace à éprouver, traversé par des formes en devenir, appelées à entrer en résonance avec l’architecture, les corps et les sensibilités. Chez Kokou Ferdinand Makouvia, l’œuvre n’est jamais une fin en soi, mais une invitation à l’écoute, à la présence, à une autre manière d’habiter la matière et le monde.
Christine Blanchet
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Kokou Ferdinand Makouvia, Temporary Exposure, 2024 -
Kokou Ferdinand Makouvia, akossiwa, crue de mille ans, 2025 -
Kokou Ferdinand Makouvia, meuble fondant, 2025 - 2026 -
Kokou Ferdinand Makouvia, Aze Ze Ame Adre (Les sept vases de la sorcellerie), 2024
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Kokou Ferdinand Makouvia, Quatre-vingt titres Vingt-et-un, 2019 -
Kokou Ferdinand Makouvia, Asikè, la queue, 2025 -
Kokou Ferdinand Makouvia, Dovénè, 2026 -
Kokou Ferdinand Makouvia, Kpedodoé étirées 13, 2026
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