SEULS SIGNAUX: Gabriel Leger
SEULS SIGNAUX est question de récepteurs et de réceptacles, de télécommunications et de vibrations, de voyages
à faire, de cosmos — et de routes d’abeilles.
Gabriel Leger s’éloigne au premier abord des considérations archéologiques qu’il affectionne avec de nouvelles œuvres qui semblent toutes se placer hors d’une problématique de temporalité. Ici, pas d’artefact antique (sauf un, The Winding Path, une bobine de fil de coton égyptien) mais des matériaux précisément choisis, et éloquents : fer, cuivre, or, cire et miel, bitume, etc. Partie de la grammaire de l’artiste depuis une dizaine d’années, ils semblent raconter ici une nouvelle histoire.
En réalité, les fils symboliques qu’ils ont tissés auparavant, trament à présent à découvert au service d’un questionnement de l’âme. Sont utilisées ici, pour signifier cette recherche et ses étapes, plusieurs métaphores; celle du transport par exemple, avec l’emploi de matériel ferroviaire, qui est évocation du chemin et de la direction, de la vitesse mais aussi de l’ère industrielle qui arrive peut-être à son terme. Ainsi, dans un futur d’anticipation, que faire de mieux de traverses de chemins de fer que des fétiches ? Et pourquoi ne pas voir un téléphone de gare comme un moyen de communication avec l’inconnu ? Une sorte de version moderne des instruments sacrés des oracles grecs, sinon un instrument de transcendance grâce à
la transmission électrique.
L’électricité justement, véhiculée par des fils de cuivre qui relient des étoiles à une cloche, en attente d’un lointain tressaillement pour pouvoir résonner ( Seuls Signaux ); celle produite par les interactions de la matière, dictant à Héraclite que c’est la foudre qui gouverne tout.
Le transport et la transmission nous conduisent au sujet du passage; de l’autre côté du miroir, des constellations, vers l’ouverture d’une porte invisible en haut d’un escalier sans marches ( L’escalier de Jaïpur ), ou d’un accès vers une autre réalité à travers un vortex ( Omphalos ). « Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles » * reste enfin l’interrogation d’avant l’expérience, dont on se sait quelle sera
sa conclusion.
Avec Les vases communicants, des tubes à essais sur une balance qui renferment une respiration étirée sur un an, il est tout de même affaire de temps. Mais plutôt pour accentuer la subjectivité des considérations temporelles humaines: qu’est-ce qu’un an, au regard de l’âge de la Terre ? On peut aussi en prendre le contrepied, et admettre dans ce petit cosmos que nous sommes, la possibilité d’une relation intime avec le temps long.
En fabriquant un fétiche ( Compact Spell ), Gabriel Leger nous invite à conjurer quelque chose; dualités en forme de Yin / Yang d’oiseaux face-à-face comme les pièces d’un échiquier, ou les apparences trompeuses de deux carafes presque similaires, l’une faite de cire et l’autre remplie de miel. Mais l’usage que l’artiste fait de la production des abeilles suggère tout autant une interprétation éminemment positive. Leur présence bienfaisante (sur Terre, et dans l’exposition) est de celle qui guérit et cicatrise les plaies. Ainsi, faire un Carré jaune sur fond blanc, loin de n’être qu’un écho en couleur à celui de Malevitch, propose réellement la perspective d’une transfiguration: celle de la matière par la lumière — une icône de miel.
* A. Rimbaud, Les illuminations, XLI, IV

