Ceux qui creusent : Éric Manigaud
En 1830, la Belgique prend son indépendance du Royaume Uni des Pays Bas. En 1865, Léopold II, nouveau roi des Belges, veut renforcer financièrement et politiquement la jeune nation. Contrairement aux grands états européens, en particulier la France et l’Angleterre, la Belgique n’a pas d’espace colonial à exploiter. En Afrique, l’Europe occupe principalement les territoires côtiers, plus facilement accessibles aux voies commerciales. Entre 1874 et 1877, Léopold II mandate Henri Morton Stanley au cœur du continent à la recherche de territoires nouveaux à conquérir. En son nom, l’explorateur britannique, découvreur du fleuve Congo en 1860, y achète des millions d’hectares.
La conférence de Berlin en 1884-1885 entérine le partage de l’Afrique entre les grandes puissances occidentales. Léopold II revendique à titre personnel le Congo. Sur des arguments humanitaires, il s’engage à y abolir l’esclavage alors pratiqué par les marchands arabo-musulmans. En 1885 est créé l’Etat indépendant du Congo dont le souverain belge est le propriétaire.
L’invention de la chambre à air à la fin du XIXème siècle et du pneumatique accompagne le développement croissant de l’industrie automobile et de la bicyclette. La recherche et la culture de l’hévéa, servant à la fabrication du caoutchouc, deviennent frénétiques et génèrent une concurrence acharnée entre les plantations européennes d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est. Le territoire du Congo en est richement pourvu. Léopold II met en place une politique d’exploitation massive du caoutchouc en vue d’un enrichissement personnel considérable. Pour profiter de ce marché exponentiel, les exploitants intensifient la production à tout prix et recourent à la violence pour forcer le rythme de travail.
Essentiellement africains non congolais, les soldats de la Force publique, au service des sociétés d’exploitation et de Léopold II, attaquent les villages lorsque les quantités de caoutchouc livrées sont insuffisantes ou que les populations locales refusent de travailler. Viols, fouets, exécutions sommaires, membres coupés et massacres de masse se multiplient. Leurs officiers européens, craignant que les armes ne soient utilisées pour la chasse, imposent un système de contrôle des munitions. Toute balle utilisée doit être justifiée et correspondre à un civil tué. Une main coupée prélevée sur le corps du défunt prouve le décès. Parallèlement, pour que la marchandise puisse rejoindre les ports côtiers et gagner les sites industriels européens, une ligne de chemin de fer est ouverte en 1898 au prix de dizaines de milliers de morts. La violence et la terreur règnent.
Les premières dénonciations internationales interviennent en 1897 et s’intensifient en 1902 du fait de la multiplicité d’observateurs européens sur place. Au tournant du siècle, des missionnaires protestants britanniques s’installent au Congo et prennent conscience de ces atrocités quotidiennes. Parmi eux, Alice Seeley Harris y réside avec son mari John, de 1898 à 1905. Utilisant la photographie à des fins prosélytes, elle en fait un outil de combat pour dénoncer la violence quotidienne et la diffuser auprès des sociétés européennes. La population locale comprend l’importance de l’image et ce que la photographie serait susceptible de leur apporter. Régulièrement, les victimes congolaises se rendent volontairement chez les missionnaires équipés pour faire photographier leurs corps estropiés.
Le 14 mai 1904, Ensalla, dont la fille de cinq ans Bouali a été violemment mutilée par les soldats de la Force publique jugeant qu’elle ne travaillait pas assez vite, se rend chez les Harris. Le couple de missionnaires met en scène Ensalla et la fait poser sous le porche de leur maison avec le pied et la main de Bouali déposés au sol dans une feuille de plantain. Cette photographie devient rapidement iconique.
Avec le soutien de la récente Congo Reform Association comptant de nombreux écrivains et intellectuels tels Mark Twain, Joseph Conrad, le Consul britannique Roger Casement, le journaliste anglais Edmund Morel ou Arthur Conan Doyle, démarre la première campagne humanitaire mondiale de dénonciation de l’histoire moderne. Des centaines de conférences et de projections au moyen de lanternes magiques sont organisées dans toute l’Europe et aux Etats-Unis. Pour créer une proximité entre le spectateur et les mutilés, le nom de chaque victime est mentionné sur les clichés pour la première fois dans l’histoire de la photographie. Les cadrages sont affinés pour renforcer l’effet de violence. On estime le nombre de spectateurs à près de un million. Le scandale éclate, le Parlement belge s’en saisit.
Pour les Harris, il ne s’agit pas de dénoncer la colonisation en soi, entreprise qu’ils considèrent comme « civilisatrice », mais bien de mettre au jour les excès de celle qui règne au Congo. Une contre-campagne par Léopold II se met en place dénonçant des images truquées et montées par des comédiens sur le sol européen. Cette première grande guerre de l’image génère une prise de conscience généralisée de la puissance de l’image et en particulier de la photographie.
En 1908, Léopold II renonce à sa propriété. L’État indépendant du Congo devient le Congo belge, colonie sous administration belge. En 1909, Léopold II décède. Malgré le changement de souveraineté, la violence se poursuit, notamment du fait de la Première Guerre Mondiale, qui nécessite ressources et richesses. Ce n’est qu’à partir des années 1920 que la situation évolue au Congo.
Eric Manigaud présente dans l’exposition de KOMUNUMA des dessins issus d’archives photographiques du MRAC de Tervuren en Belgique et de sa propre collection de cartes postales. Au même moment, il expose dans sa galerie belge à Anvers, la gallery Fifty One, des œuvres liées à la colonisation française du Congo.
Dans son ouvrage devenu référence historique « Les fantômes du Roi Léopold II » Adam Hochschild écrit en 1998 : « Travail forcé, otages, esclaves enchaînés, porteurs affamés, villages incendiés, sentinelles paramilitaires des compagnies et chicotte étaient partout présents. Des milliers de réfugiés qui avaient franchi le fleuve Congo pour fuir le régime de Léopold finirent par le retraverser pour échapper aux Français. La perte de la population dans la forêt équatoriale riche en caoutchouc contrôlée par la France est estimée, exactement comme dans le Congo de Léopold, à environ cinquante pour cent. »
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Éric Manigaud
Prisonniers regardant le drapeau étoilé à N. A., Gustin 1902, 2021
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Éric Manigaud
Equarissage de troncs dans la forêt, bas Congo, Michel , 1895, 2021
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Éric Manigaud
Anonyme, Enfants ouvrant les cosses de cacao, 2021
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Éric Manigaud
Pieters, Prisonniers au travail , 1917, 2021

